Categories: Politique
      Date: Nov 17, 2009
     Title: 20 ans après la chute du Mur de Berlin L’état de la démocratie en Afrique…
Le 9 novembre 1989, à 23 heures, le monde entier assiste stupéfait à la chute du mur de Berlin.
 


Ce fameux mur de155 km long et de 3,6 mètres de haut, bâti 28 ans plus tôt pour stopper l’immigration des Allemands de l’est vers l’ouest[1], séparait physiquement la ville de Berlin en deux (Berlin-est et Berlin-ouest). Mais loin d’un simple mur, le mur de Berlin était un symbole. Le symbole de la division du monde en deux blocs à savoir le bloc capitaliste et le bloc communiste, tous deux inscrits dans une guerre froide depuis 1947. La chute du mur de Berlin a donc été un évènement majeur dans l’histoire de l’Allemagne. Cet événement, les Allemands l’ont appelé Die Wende « le tournant ». La destruction du mur de Berlin a également été un tournant dans l’histoire du monde. Elle a été le signe prémonitoire de la dislocation du bloc communiste et du déferlement de la démocratisation dans le monde et surtout en Afrique. En effet, depuis leur accession à l’indépendance, jusqu’à la chute du mur de Berlin, les Etats africains n’ont connu que des systèmes dictatoriaux et totalitaires. Le contexte mondial marqué par la guerre froide le justifiait.

Dès la fin de cette guerre dont la destruction du mur de Berlin en était le signe avant coureur, le vent de l’Est a soufflé sur le continent africain et les régimes dictatoriaux se sont effondrés pour laisser la place à la démocratie. Ce bouleversement dans l’establishment politique des Etats africains était d’autant plus obligatoire que le discours de la Baule de François Mitterrand l’exigeait. Une manière pour l’Occident de convaincre les dictateurs africains que le monde avait changé et que seuls les régimes qui se démocratiseront auront le soutien des puissances occidentales. C’est ainsi que les Constitutions ont été révisées, les conférences nationales organisées et la transition démocratique mise en marche dans la grande majorité des Etats africains. Mais alors, quel bilan peut-on faire des vingt ans de démocratie en Afrique ? Autrement dit, quel est l’état actuel de la démocratie deux décennies après son impulsion sur le continent noir ? […]


Alternance et continuité

Globalement, on peut dire que malgré les conférences nationales et les autres moyens qui ont permis aux africains d’accéder à la démocratie, celle-ci reste purement formelle deux décennies plus tard. L’alternance qui est un des principes fondeurs de la démocratie est de plus en plus effective sur le continent noir. Sur 53 Etats, 38 ont des chefs d’Etats ayant passé au maximum dix ans à la magistrature suprême, soit 71%. Cela signifie que 71% des chefs d’Etats actuellement au pouvoir en Afrique n’y étaient pas il y a vingt ans, au moment où le vent de démocratie soufflait sur le continent. De même, ils n’étaient pas là il y a dix ans. Les 15 autres chefs d’Etats en fonction actuellement ont plus de dix ans de mandature, soit 29 %. Le record est détenu par le Colonel Mouammar Kadhafi (40 ans). Il est suivi de Téodoro Obiang Nguema Mbazogo (30 ans), et de Paul Biya (27 ans).

Mais les alternances qui s’observent sur le continent sont-elles des alternances démocratiques et est-ce qu’elles assurent le progrès et le changement ? Pas toujours. Des coups d’Etat continuent à sévir sur le continent. Depuis 1952, environ 66 coup d’Etat ont été perpétrés en Afrique, soit plus d’un par an[1]. En 1999, dix ans après l’avènement de la démocratie, l’OUA a proscrit les coups d’Etat. « Cette même année, les militaires ont renversé les gouvernements au Niger, en Sierra Leone, au Comores et en Côte d’Ivoire[2]. » Aussi, toujours en Côte d’Ivoire, l’année suivante, en 2000, un autre coup d’Etat tentera de renverser Laurent Gbagbo, démocratiquement élu pourtant. En 2003, c’est également un coup de force qui portera François Bozizé au pouvoir en Centrafrique. En 2008, un putsch portera une junte au pouvoir en Mauritanie ainsi qu’en Guinée Conakry en 2009. En tout, depuis 1989, environ 20 coups d’Etat ont eu lieu sur le continent, soit environ un tous les ans. C’est dire que beaucoup des chefs d’Etats actuellement en poste ne le sont pas toujours de façon démocratique. En outre, quand ce ne sont pas des chefs d’Etats qui sont déchus, on assiste à des coups d’Etat constitutionnels. Les constitutions sont modifiées pour permettre aux dirigeants de s’éterniser au pouvoir (Cameroun, Algérie, Niger,…) D’autre part, malgré les multiples alternances, le progrès et le changement ne suivent pas véritablement. L’avènement d’Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal par les urnes en 2000 avait suscité beaucoup d’espoir et de fierté pour la démocratie africaine francophone. Mais depuis lors, il est de plus en plus critiqué pour les nombreuses dérives, notamment celle de vouloir préparer son fils, Karim Wade, pour sa succession. Donc, quand on quitte d’un chef d’Etat à un autre, il n’y a ni dans le mode de gestion de la nation, ni dans les conditions de vie des populations, un changement fondamental. Le nouveau président use des techniques employées par son prédécesseur et l’ordre établi se poursuit. Un ordre où règnent et perdurent la corruption généralisée, le pillage des biens publics, le tribalisme, la violence, l’impunité, etc.


Fraudes électorales et boycott des droits de l’homme

« On n’organise pas des élections pour les perdre[1] », disait le président congolais Denis Sassou Nguessou. Tel est le principe qui guide l’organisation des élections en Afrique. En effet, depuis le retour de la démocratie au début des années 1990, les élections multipartites ont cours sur le continent noir […] Mais les chefs d’Etat ont trouvé une solution pour continuer se maintenir au pouvoir même par les élections et malgré leur impopularité : la fraude. Elle émaille pratiquement toutes les élections en Afrique et rares sont celles qui ne sont pas contestées du fait de la fraude. Plusieurs pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Togo ou Madagascar ont été secoués par de violentes émeutes post-électorales ces deux dernières décennies. Les élections sont donc de véritables mascarades savamment orchestrées. Le Cameroun est un exemple. La dernière élection présidentielle de 2004 a laissé voir des cas de fraude : des charters d’électeurs organisés à l’ouest, des retentions de résultats, des encres délébiles, des électeurs corrompus, etc.[2] De même, les élections législatives et municipales de 2007 n’ont pas échappé à la fraude devenue institutionnelle. Cette situation de fraude permanente a pu faire dire à Boubakar Barry que « le Cameroun souffre de n’avoir jamais pu se donner librement les institutions et les dirigeants de son choix. Les lois et les pratiques électorales sont pleines d’incohérences…[3] » Cette lecture propre au Cameroun est le reflet de l’ensemble des pays africains comme l’explique Achille Mbembé : « Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’objectif unique est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées[1]. » A ces fraudes, il faut ajouter le fait que des présidents au pouvoir sont très souvent élus non pas suite à la présentation de programmes politiques solides et fiables, mais suite au népotisme et au clientélisme politique. De l’argent et autres biens matériels sont distribués aux citoyens pour solliciter leurs voix. Au Cameroun, des gens votent même pour le prix de 1000 Fcfa. Ainsi les populations appauvries s’en remettent à leurs bourreaux comme des moutons à leur berger. Bref, malgré les alternances électorales, il faut dire que beaucoup de chefs d’Etat qui y sont issus le sont au prix de la fraude électorale, bien qu’on observe ça et là des cas d’élection sans trucage ou du moins sans contestation
post-électorales(Afrique du Sud, Ghana, Bénin etc…)

Le fait majeur qui ternit l’image de la démocratie en Afrique est la violation des droits de l’Homme. Toutefois, il faut d’abord reconnaître sur plan du respect des droits de l’Homme que l’Afrique a connu beaucoup de progrès au regard de ce qui se déroulait avant l’avènement de la démocratie. Au Cameroun par exemple, la liberté d’expression a fait beaucoup de progrès. Les gens parlent librement bien que de temps en temps cette liberté est confisquée[2]. Elle est confisquée parfois, pour ce qui est des médias, grâce à un stratagème bien ficelé. En effet, au Cameroun, le gouvernement autorise les médias de l’audiovisuel à émettre même sans avoir reçu de licence. Une fois qu’un média fait ce n’est pas du goût du gouvernement, il est scellé sous le prétexte d’exercice illégal[3].

Par ailleurs, à ce jour, on assiste encore en Afrique à des tueries sommaires. Le cas le plus récent est celui des massacres ayant eu lieu en Guinée Conakry avec près de 150 morts. Une boucherie orchestrée par l’armée contre des populations qui manifestaient contre la candidature de Moussa Dadis Camara à la prochaine élection présidentielle. En fait, en Afrique, on a l’impression que le rôle véritable de l’armée est de réprimer les révoltes sociales. Tout comme l’administration pendant la période coloniale, les gouvernements africains se servent de l’armée « pour réprimer les manifestations ou les grévistes…[1] » Cela dit, voici quelques missions officieuses de l’armée en Afrique : (1) « La conservation du pouvoir au profit des puissances étrangères, des multinationales (Elf, Bolloré, Shell, etc.) ou des groupes maffieux et de leurs suppôts locaux, les clans ethnicisé qui s’accaparent des richesses nationales. (2) La confiscation des prérogatives de l’État au profit d’un groupe clientélisé, y compris par l’usage des méthodes frisant le terrorisme. (3) Les intimidations diverses, qu’il s’agisse de la presse muselée, des écoutes téléphoniques, des menaces verbales et tracasseries administratives, des entraves à la libre circulation des personnes et des biens, d’établissement des « bouchons » pour rançonner les populations, comme on l’observe au Congo Brazzaville depuis 1994 sur les 77 km qui séparent Brazzaville de Kinkala et sur les 60 km de Brazzaville à Gamboma. (4) Le bouclage militaire des régions entières au mépris du bien-être des populations qui se trouvent privées de tout : nourriture, logement, santé, éducation, emploi, liberté d’aller et venir,etc.[2] »La raison est que l’Etat en Afrique est resté essentiellement répressif envers ses contestataires. En conséquence, « tout opposant au pouvoir, même respectueux de la légalité, devient un danger à neutraliser et à réprimer, sous le prétexte, abusif mais largement invoqué, de la défense de la nation, s’il n’est pas taxé d’”ennemi intérieur à la solde d’une puissance étrangère“[3]. » Ainsi, d’après le rapport Fidh de novembre 2005, « les exemples de violations des droits de l’Homme dans le cadre ou au nom de la lutte contre le terrorisme sont en effet nombreux sur le continent africain[4]. » Le 22 juin 2003, 5 personnes suspectées d’être membres d’al-Qa’ida ont été arrêtées par des agents des services secrets malawites et détenues au secret sans possibilité d’accès à un avocat. De même, les émeutes de la faim en 2008 ont causé des centaines de morts en Afrique […] Toutes ces violations des droits de l’Homme se basent sur le prétexte du maintien de l’ordre. Leur violation qui se faisait autrefois de manière ostentatoire et dans un sentiment total d’impunité se fait de nos jours, avec l’avènement de démocratie, sur la base de prétextes […]


La démocratie qu’il nous faut…

Ne voir dans l’échec de la démocratie en Afrique que la seule responsabilité de ses dirigeants serait faire preuve d’une myopie politique. L’Occident ne saurait admettre une démocratisation véritable de l’Afrique car une telle situation lui fera perdre sa mainmise sur les richesses du continent noir qu’il ne cesse de convoiter et d’exploiter depuis des siècles. En effet, « il n’est pas exagéré de dire, dans ces conditions, que les peuples [d’Afrique] sont empêtrés, partout, dans les engrenages d’un complot très ancien et très subtil, dont le dessein est de les maintenir dans un état éternel d’infériorité, de dépendance et servitude[1]. »

En fait, une démocratie réelle amènerait à la tête des Etats africains des présidents légitimes dont la mission serait d’assurer le bien-être des populations africaines qui leurs ont donné mandat en fonction des programmes politiques qu’elles ont acceptées. Or si les chefs d’Etat luttent pour la défense des intérêts des masses, ils se confronteront forcement aux intérêts de l’Occident sur le continent noir. Les retombées des richesses du sol et du sous-sol africain profiteront à son peuple et non plus aux puissances étrangères comme c’est le cas depuis des siècles. Voilà pourquoi, depuis toujours, l’Occident ne cesse de fomenter l’assassinat des leaders africains qui se soucient du progrès de leurs pays, quand bien même ceux-ci sont démocratiquement élus ou soutenus par les masses : Ruben Um Nyobé en 1958, Félix Roland Moumié en 1960, Patrice Emery Lumumba en 1961, Kwamé Nkruma en 1972, Thomas Sankara en 1987, Laurent Désiré Kabila en 2001,… Par contre, ils ne cessent d’apporter leur soutien aux régimes dictatoriaux et corrompus du continent parce que ceux-ci sont plus soumis à leur volonté. Ainsi, « dans leur proclamation en faveur de la démocratisation, les bailleurs de fonds omettent leur propre responsabilité dans le maintien de pouvoirs autoritaires en Afrique[2]. »

Pour de nombreux intellectuels à l’instar d’Achille Mbembé, la France est l’un de ces pays de l’Occident qui voient d’un mauvais œil la démocratisation réelle du continent africain. Dans une interview en 2008, il explique : « Elle [la France] ne l’accepte [la démocratie en Afrique] que du bout des lèvres. Dans son pré carré, elle s’y oppose farouchement et avec ténacité depuis 1960, n’hésitant pas, le cas échéant, à recourir à l’assassinat et à la corruption[1] » Cela parce que, « depuis leur indépendance, la France continue d’être attachée au destin de ses anciennes colonies d’Afrique[2]. » En fait, « le but recherché est non seulement de poursuivre l’exploitation du continent[3] », mais aussi de perpétuer l’hégémonie de la France en Afrique. La complicité de l’Occident dans la débâcle de la démocratie en Afrique est donc avéré et n’est pas à négliger dans la recherche des solutions.

Si vingt ans plus tard la démocratie n’arrive pas à se mettre en marche effectivement en Afrique, ce n’est pas parce que les africains ne sont pas murs comme l’avait dit Jacques Chirac. C’est parce qu’il est des forces internes et externes qui agissent contre la démocratisation du continent noir. Cependant, ce n’est pas le modèle occidental de la démocratie qu’il nous faut. Car si nous échouons, c’est aussi quelque part parce que nous voulons imiter à la lettre la démocratie occidentale que nous plaçons comme idéal alors que les contextes ne sont pas les mêmes. Car avant que la démocratie ne se pose et ne progresse, les bases économiques de son développement étaient déjà posées. Or les bases économiques du développement de l’Afrique ne sont pas encore posées à l’exception de quelques pays.

L’Occident impose à l’Afrique une démocratie libérale pourtant inadaptée à ses réalités. En effet, la démocratie libérale est une démocratie capitaliste qui demande, pour être mieux réalisée, un niveau relativement élevé de moyens économiques. Nos économies sont pourtant faibles. La grande majorité des populations africaines sont pauvres de même que les Etats. Ce qu’il nous faut c’est donc une démocratie populaire inspiré du modèle chinois […]

source:quotidienleMessager du 17/11/09